J’ai testé pour vous : l’efficacité de la rencontre littéraire – avec Kim Chi Pho, auteur du Clos des Diablotins

Qu’est-ce qu’une rencontre littéraire ? Ah, vous aussi vous vous posez la question ! Voilà qui tombe à pic car je n’avais aucune idée de ce à quoi ça ressemblait avant d’être invitée par Kim Chi Pho à la Cantine du Monde.

L’idée est la suivante : en petit comité, dans un lieu chaleureux, l’auteur se présente et répond aux questions de l’audience. Elle peut également en profiter pour dédicacer ses romans (dans mon cas c’est une femme mais vous aussi les hommes, vous avez le droit ne vous inquiétez pas !).

Alors, est-ce une solution efficace pour se faire connaître et vendre plus de livres ? (parce que oui, c’est la question que tout le monde se pose) Réponse ci-dessous avec mon expérience de la rencontre littéraire de Kim Chi Pho.

 

Il faut savoir qu’initialement, Kim Chi Pho avait répondu à mon appel à interviews (un projet que je mène actuellement où j’interviewe 44 auteurs pour vous faire part de leur particularité dans les semaines qui viennent) et nous avions prévu de nous retrouver pour que le jeu des questions-réponses se fasse en face à face. Puis Kim a eu la brillante idée de me proposer de venir à sa rencontre littéraire. Si je le souhaitais, je pouvais en profiter pour lui poser toutes les questions que je voulais avant et après. Petit hic à ce moment-là : je n’avais aucune idée de ce qu’était une rencontre littéraire. J’avais déjà entendu le terme mais je n’avais jamais assisté à un seul événement de ce type. C’était donc une double-occasion pour moi : rencontrer Kim et en savoir plus sur les rencontres littéraires.

Parlons d’abord du lieu : Atlas, La Cantine du Monde, un restaurant-atelier à Paris. Le concept y est extraordinaire : là-bas, des femmes de tous les pays du monde, généralement expatriées, réfugiées ou autre, viennent cuisiner un repas avec entrée, plat, dessert. L’association Meet My Mama et Les Danones du Monde, sponsorisent l’événement. Le repas coûte en réalité 34 euros mais on ne demande que 20 euros à ceux qui viennent y manger, le reste étant sponsorisé par les deux associations. Là-bas, une Mama du monde va cuisiner pour toi. Elle vient peut-être de Syrie, du Mexique, d’Afghanistan, du Vietnam… elle vient d’ailleurs et elle te propose la cuisine de son pays. Tu la verras travailler et tu pourras lui poser toutes les questions que tu souhaites. Par la suite, l’association Meet My Mama aidera cette femme à entrer en contact avec des entreprises pour qu’elles deviennent traiteurs professionnels.

Non mais c’est pas génial ?

atlas la cantine du monde
La cantine du monde, à côté du métro République

C’est là-bas que Kim Chi Pho nous a donné rendez-vous. Pas de repas pour nous ce soir-là, nous ne dépenserons rien, le lieu a été privatisé pour la rencontre littéraire. Un buffet apéritif est à notre disposition mais nous sommes bien là pour une chose : écouter Kim Chi Pho nous parler d’elle et lui poser nos questions.

Ce soir, nous sommes une quinzaine. Ça ne paraît pas beaucoup, je sais. Pourquoi se donner tout ce mal pour quinze personnes, me direz-vous ? Attendez la suite avant de vous braquer.

C’est la première fois que Kim Chi Pho s’assoit sur son tabouret, face à la foule, pour nous parler d’elle. C’est sa première rencontre littéraire, c’est la première rencontre littéraire qui se déroule à La Cantine du Monde, c’est notre première rencontre littéraire à tous. Certaines des personnes dans l’assemblée sont des amis de Kim. Pour d’autres, comme moi, elle ne les connaît pas ou très vaguement, à travers un réseau social. Je n’ai pas lu les livres de Kim. Je ne la connais pas. Pas encore. La responsable du lieu, qui fait partie de l’association Meet My Mama, s’installe sur un banc à côté de Kim et commence à lui poser quelques questions. L’assemblée se tait. Nous sommes suspendus au bout des lèvres de Kim.

Kim a une quarantaine d’années, en la voyant on sait tout de suite qu’elle est d’origine asiatique. Elle a un long corps élancé, de beaux cheveux bruns lisses et un sourire qui vous met du baume au cœur en un instant. Kim est d’origine vietnamienne mais de nationalité belge et elle vit en France. Son mélange ethnique est encore plus important que vous ne l’imaginez : son père était d’origine chinoise et ses parents, après avoir vécu au Vietnam puis en Belgique, ont émigré en Australie.

Kim est à prendre au pluriel. Ce n’est pas une femme comme les autres. Elle nous parle en premier de son nouveau roman, Le Clos des Diablotins. Il n’y a rien de banal dans cette histoire. Savez-vous ce qu’est Le Clos des Diablotins ? C’est le lieu où les réfugiés sont parqués en Belgique. Le clos est situé à côté du cimetière qui a connu son jour de gloire quand un témoin a signalé à la police belge que Salah Abdeslam, l’unique survivant des commandos des attentats du 13 novembre 2015 en France, rôdait dans les alentours lors de l’enterrement d’un de ses proches. Ce n’est pas une cité, c’est bien pire, bien plus dur. On ne sort pas du Clos des Diablotins, une fois qu’on y entre, on y est comme condamnés. Si on s’en sort, c’est pour une descente aux enfers.

Kim a vécu au Clos des Diablotins. Elle y a passé plusieurs années. Sa famille a réussi à partir. Ils sont peut-être la seule famille à avoir quitté le Clos des Diablotins pour de meilleurs auspices.

Mais alors, que faisait une vietnamienne d’origine chinoise en Belgique, au Clos des Diablotins ? De quelques bégaiements hésitants au début, Kim commence à nous dérouler son histoire. Son français n’est pas parfait mais il ajoute encore plus de charme et de vie à son récit. Kim vivait au Vietnam jusqu’à ce que le communisme fasse son irruption dans le pays. Ses parents, qui étaient de la noblesse, se sont retrouvés parmi les cibles du régime communiste. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient d’origine chinoise et capitalistes. Il a fallu faire croire qu’ils gagnaient leur vie en élevant des cochons. Il a fallu brûler les livres de la maison car il ne fallait pas paraitre intellectuel. Il a fallu remplacer la photo de famille par celle de Ho Chi Minh. Il a fallu que la mère de Kim passe des jours en prison pour avoir nettoyé un cochon.

C’est la haine des vietnamiens envers les chinois qui les a sauvés des camps de rééducation où ils auraient probablement fini par être envoyés. En raison du conflit ethnique, la famille de Kim a eu le droit de prendre part au premier convoi de réfugiés. Ils ont été évacués et ils ont atterri en Belgique à une époque où on ne savait pas encore quoi faire des réfugiés, on ne savait pas où les installer, quelles aides leur apporter et comment leur permettre d’intégrer la société.

Je pourrais passer des heures à vous parler de la vie de Kim et de sa famille. Je pourrais vous raconter comment son grand-père, qui servait le dernier empereur de Chine, est mort, enfermé dans les toilettes du palais impérial. Ils ne lui ont rien fait de plus. Ils l’ont laissé là, enfermé, à attendre qu’il meure. Je pourrais vous raconter comment la mère de Kim inventait des noms aux cochons et laissait sa fille les chevaucher le soir après les avoir lavés. Celui-ci, c’est Michael Jackson. Celui-là, c’est Prince. Je pourrais vous parler du Clos des Diablotins, de l’ambiance qu’il y avait là-bas, de comment Kim a fait pour s’en sortir. Je pourrais vous donner son surnom : 11, comme le nombre. Parce qu’elle est le onzième enfant de sa famille, qui en compte douze. Parce qu’au Vietnam, on appelle les enfants par leur numéro.

Mais s’il y a quelque chose à retenir, c’est que Kim vous captive par son histoire. C’est une femme forte qui a vécu plusieurs vies. Elle est assise sur son tabouret, elle parle et écoute nos questions avec attention, faisant de son mieux pour y répondre. Kim s’est battue dans sa vie. Elle est passée de consultante junior à directrice financière dans une grande entreprise du CAC40. Et comme elle le dit, là-bas, pour monter en grade, il faut tuer. Elle l’emploie comme une métaphore bien sûr mais on sent la signification derrière : il faut poignarder les autres pour monter dans la hiérarchie et Kim l’a fait. Elle l’a fait jusqu’à ce que son père tombe malade et qu’il meure.

Alors, elle a changé de vie.

Kim est devenue écrivain. Elle élève seule ses deux filles. Elle a plaqué son job en or qui payait si bien mais qui ne convenait plus à celle qu’elle était. On a voulu la garder là-bas, on lui a proposé plus d’argent encore. Mais Kim n’en voulait pas.

Elle a écrit Mademoiselle numéro 11, son premier roman. Celui que j’ai lu en sortant de cette rentrée littéraire. Je n’arrivais plus à m’arrêter de tourner les pages malgré l’heure qui tournait. J’ai lu, j’ai dévoré l’ouvrage, j’étais ravagée par les émotions que m’inspiraient ce livre. Mademoiselle numéro 11, parce qu’elle est la onzième enfant de cette fratrie bien sûr. Elle met dans ce livre, d’une manière parfois décousue, des souvenirs de sa vie. Il s’agit d’un roman autobiographique. On y voit les épreuves qu’elle a traversées, on apprend combien de nems elle a roulé dans sa vie car son père, toujours débrouillard, a réussi à vendre des nems en Belgique en arrivant du Vietnam. Elle nous raconte comme ils ont été dépossédés de tous leurs biens mais elle n’en fait pas un drame. Elle nous parle d’émotions mais tout juste. Pourtant elles sont là, couchées sur la page et on ne peut faire autrement qu’être emporté par la vague. Malgré les quelques fautes de conjugaison, on ne peut qu’avancer, elles ajoutent presque à la véracité de ce récit, elles rappellent les origines vietnamiennes de Kim. Kim, qui ne quittera jamais sa nationalité belge parce que son père lui a ordonné. « La Belgique nous a sauvé », a-t-il dit. Même quand l’Australie lui a proposé de prendre la nationalité, il a refusé. Jusqu’à sa mort il était belge. Même s’ils ont fini au Clos des Diablotins, même si Kim a encaissé les coups à l’école car elle avait compris très tôt qu’il fallait s’en sortir, qu’il fallait réussir sa scolarité pour partir d’ici et que les autres n’aimaient pas les intellos. Elle a mis quinze ans à s’échapper du Clos des Diablotins. Malgré tout ça, Kim est fière d’être belge et elle est là. Elle nous sourit avec bienveillance. Sa modestie tranche avec l’arrogance qu’elle nous dit qu’elle avait du temps où elle travaillait pour cette grande entreprise.

couverture mademoiselle 11
Couverture de Mademoiselle Numéro 11, le premier roman de Kim Chi Pho

Kim a conquis mon cœur à travers cette rencontre littéraire. C’était l’occasion pour elle de se livrer et elle l’a fait avec brio. Je m’apprête à entamer son deuxième roman, Le Clos des Diablotins et je sais déjà que je le lirai d’une traite. Parce que quand on lit Kim, le temps s’arrête. Elle parle avec simplicité mais elle évoque des sujets durs à travers des anecdotes de sa vie. Sa plume se transforme parfois en poésie et on y retrouve des accents asiatiques. Kim est magique.

Quant à la rencontre littéraire, pouvez-vous douter un instant de son succès après m’avoir lu ?

Reprenons les différents points qui en ont fait un tel succès que j’ai foncé acheter son livre à peine sortie (à noter que j’aurais pu l’acheter sur place mais je lis exclusivement sur liseuse j’ai donc préféré le prendre en numérique depuis ma Kindle) :

  • Le lieu : Atlas, La Cantine du Monde, un endroit situé près de République, bienveillant, chaleureux et qui aide les femmes du monde
  • L’association Meet My Mama : deux personnes de l’association étaient présentes pour accueillir les invités, animer l’événement et interroger Kim
  • Kim, une femme au caractère exceptionnel
  • De la sincérité de la part de tous

Il n’y a rien de plus, il n’y a pas de recette miracle. Ces quatre ingrédients ont fait de l’événement un succès. Et si demain on me disait « je fais une rencontre littéraire, tu veux venir ? », je viendrai. Je ne doute pas que tout le monde n’a pas les épaules pour s’assoir sur ce haut tabouret et commencer à parler face à l’audience. Kim était stressée, elle ne le montrait pas mais elle me l’a confié avant le début de l’événement. Puis elle a parlé et la magie a opéré.

Dans la vie, il faut oser. C’est ce que Kim a fait.

Et elle m’a donné envie d’organiser moi aussi, un jour, une rencontre littéraire.

 

Si vous voulez en savoir plus sur Kim, vous pouvez la suivre sur Instagram : @phokimchi

Vous pouvez tout simplement lire son premier roman : Mademoiselle 11, disponible sur Amazon (http://amzn.eu/d/i4Y545L)

À savoir : Atlas, La Cantine du Monde, a accueilli gracieusement Kim, l’idée étant que cela permet aussi de faire connaître le lieu. Ils seraient ravis de renouveler l’opération avec d’autres auteurs. Si vous souhaitez les contacter, faites-moi signe.