Entre la fiction et la réalité : interview du Chroniqueur de la Tour

Quand j’ai commencé ce projet d’interviewer des auteurs, qu’ils soient auto-édités ou publiés par des maisons d’édition, je ne m’attendais pas à tomber sur Le Chroniqueur De La Tour qui est à la fois biologiste et jardinier (lisez, vous comprendrez).

Le Chroniqueur De La Tour, s’il ne l’a pas déjà fait, pourrait certainement foncer à Questions pour Un Champion et remporter le titre haut la main. J’ai été immédiatement impressionnée par sa culture, la fluidité de ses réponses, sa modestie et d’une manière générale, son immense savoir.

Finalement, je ne suis pas étonnée de savoir que dans ses récits, il mêle les faits historiques et l’imaginaire d’une main de maître. Êtes-vous prêts à voyager à mi-chemin entre la réalité et la fiction ? Car c’est là que Le Chroniqueur De La Tour nous emmène.

 

Jupiter : Depuis quand écris-tu ?

Le Chroniqueur De La Tour : J’ai toujours inventé des histoires dans ma tête. C’est un véritable exercice de salubrité mentale que de s’échapper du quotidien. On dit qu’en lisant on peut vivre plusieurs vies, mais en entrant dans la peau de personnages on peut vivre ces multiples vies encore plus intensément. Mais, peut-être sous l’effet de l’âge, je me suis mis à oublier les histoires que j’inventais. Alors j’ai décidé de les coucher sur le papier (ou sur l’écran).

Jupiter : Ou sur l’écran ? Tu fais aussi de la vidéo ?

Le Chroniqueur De La Tour : Non, pas de vidéo. C’était juste une allusion au fait qu’on n’écrit plus sur du papier de nos jours. Par contre, je visualise beaucoup dans ma tête les scènes que j’écris, comme dans un film. J’ai même un casting avec des acteurs (même morts ou plus jeunes que maintenant) qui pourraient jouer mes personnages. Par exemple, un jeune Gérard Depardieu (époque fin années 70/début années 80) serait parfait pour François Ier.

Jupiter : Quel a été ton déclic pour te mettre à écrire ? Y a-t-il un événement en particulier qui t’a donné envie ?

Le Chroniqueur De La Tour : J’ai trouvé l’occasion rêvée quand mon fils a eu six ans et que je lui avais lu Le Hobbit de Tolkien, mais qu’il était encore trop petit pour comprendre Le Seigneur des Anneaux. Alors j’ai écrit pour lui cinq nouvelles qui se passent durant les 60 ans qui séparent Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux. Malheureusement, c’est impubliable parce qu’il y a des problèmes de droits sur les personnages et l’univers de Tolkien. Je me suis donc attelé à créer un nouvel univers, original et publiable.

Jupiter : Même tant d’années après la première publication, on ne peut toujours pas publier autour ? Est-ce qu’on peut apparenter ce que tu as écrit à de la « fanfiction » même si ARGH j’ai l’impression que c’est péjoratif d’utiliser ce terme avec Tolkien (pourtant il n’y a rien de péjoratif à la fanfiction). Est-ce que tu penses que la loi va évoluer vis-à-vis de ça ?

Le Chroniqueur De La Tour : Oui, c’est de la fanfiction et j’assume. D’ailleurs, la fanfiction va peut-être rejoindre la « réalité » car Amazon a racheté les droits des œuvres de Tolkien pour en faire une série pour sa chaîne web et la première saison sera sur les aventures du jeune Aragorn. Or dans une de mes nouvelles, on retrouve le jeune Aragorn et on suit ses aventures ! Je pense diffuser un jour mes cinq nouvelles à titre gratuit sur des sites dédiés comme https://www.fanfiction.net/

Jupiter : Est-ce que tu écris à temps plein ? Si oui, que faisais-tu avant d’écrire ? Si non, que fais-tu à côté comme métier ?

Le Chroniqueur De La Tour : Non. J’écris un peu chaque jour (dans les transports sur ma tablette, chez moi sur l’ordi). C’est un peu plus intense pendant les vacances. Je travaille actuellement à l’Université où je donne des cours de biologie et où je fais des recherches en biologie cellulaire et en génétique. La plupart du temps j’écris des articles scientifiques, des demandes de sous pour pouvoir faire mes recherches et des polys et des sujets d’exam pour mes étudiants !

Jupiter : Biologie cellulaire et génétique ? Bon je suis une curieuse, qu’est-ce que ça veut dire ? Imagine que je suis une enfant de cinq ans et que tu dois m’expliquer sur quoi tu travailles… !

Le Chroniqueur De La Tour : Les gènes sont les informations que nous ont transmis nos parents en nous fabriquant et les cellules sont les petites briques qui constituent tout notre corps. Je travaille sur les gènes qui contrôlent le devenir d’une cellule, c’est-à-dire sur ce qui va faire qu’une cellule va devenir un neurone ou un muscle ou un spermatozoïde, différences importantes s’il en est !

Jupiter : Tes étudiants savent-ils que tu écris des romans ?

Le Chroniqueur De La Tour : Mes étudiants actuels ne savent pas que j’ai écrit « 1515-1519 ». Il y a dans le livre quelques scènes de sexe et quelques remarques « sensibles » sur la religion et je ne voulais pas que ces phrases soient sorties de leur contexte et circulent dans la fac (« Tu sais le prof, il a écrit que …. » ). Certains de mes anciens étudiants qui sont maintenant hors de la fac savent néanmoins parce que j’ai du mal à tenir ma langue et à brider mon enthousiasme !

Jupiter : As-tu choisi l’auto-édition ou es-tu édité par une maison d’édition ? Pourquoi ?

Le Chroniqueur De La Tour : Je me suis rendu compte assez vite que les maisons d’édition qui publiaient de la fantasy étaient saturées de manuscrits. J’ai donc opté pour l’auto-édition.

Jupiter : Où es-tu publié en auto-édition ? Quelle plateforme as-tu choisi pour te diffuser ? Est-ce qu’il y a une version papier de tes romans, si oui, par quel biais l’imprimes-tu ?

Le Chroniqueur De La Tour : J’ai choisi Librinova. J’avais visité leur stand au Salon du Livre en Mars 2018 et leur approche m’avait plu. La version papier est disponible sur tous les sites classiques (Amazon http://amzn.eu/d/9F9vHCp, FNAC https://tinyurl.com/yapbcaxn etc….) Le livre se trouve aussi sur une base de données que les libraires peuvent consulter. Ils peuvent commander le livre et vous le vendre en librairie une semaine plus tard (c’est de l’impression à la demande dans ce cas). Soutenez les petites librairies de quartier !

Jupiter : Peux-tu me parler de tes romans ? Combien y en a-t-il ? Ecris-tu toujours le même genre ou y a-t-il des genres différents ? Comment t’es venue l’idée de ton premier roman ?

Le Chroniqueur De La Tour : Le projet de ma série de romans est de raconter les évènements les plus importants de l’Histoire dans un monde parallèle, proche du nôtre. Dans ce monde, les frontières entre le réel et la matière d’un côté et les mythes et les symboles de l’autre côté sont abolies. Il s’agit de ré-enchanter l’Histoire en y mêlant de la fantasy. C’est comme si « Game of Thrones » se passait dans le monde réel, avec des personnages historiques. Du coup, on peut jouer avec le lecteur. Par exemple, quand dans 1515-1519 Léonard de Vinci arrive en France, le lecteur sait qu’il a amené dans ses bagages La Joconde. [Note de Jupiter : non moi non plus je ne savais pas qu’il avait amené le tableau dans ses bagages et je n’étais même pas capable de situer Léonard de Vinci dans le temps avant cette interview. J’aurais plutôt dit 17ème siècle. Voilà vous êtes rassurés ?] Je peux jouer avec cette attente et je vous garantis qu’au bout de cette attente, le lecteur va avoir une grosse surprise.

En ce qui concerne le genre, je serai tenté de dire la fantasy mais pas dans le sens étroit où on l’entend habituellement. Dans mes livres, il y a des éléments de romans historiques, policiers, d’espionnage, de guerre, de la romance…. Il se trouve juste qu’il y a en plus des fantômes, une armée de morts-vivants, une salamandre qui crache des flammes et un aigle à deux têtes (et d’autres surprises que je ne spoilerai pas…). Si un roman doit refléter la vie, on ne peut pas se cantonner à un genre particulier. Dans une journée, vous pouvez très bien passer du drame à la comédie. Les livres que j’écris reflètent cela, avec un dragon de ci, de là pour pimenter l’affaire !

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Couverture de 1515-1519 par Le Chroniqueur De La Tour

Jupiter : Que cherches-tu à transmettre au lecteur quand tu écris ?

Le Chroniqueur De La Tour : Je suis un humaniste (Ca tombe bien, la Renaissance est la période où cette pensée s’est développée). Je pense qu’au-delà de la diversité humaine, nous partageons l’essentiel. Comme pour tout art, je veux partir de personnages singuliers d’une époque particulière d’un univers original pour arriver à des thèmes universels qui touchent tout le monde. Il s’agit de partager l’expérience extraordinaire que d’être un humain.

Jupiter : Tu as l’air très cultivé et très philosophe. D’où te vient un tel plaisir de l’Histoire ?

Le Chroniqueur De La Tour : J’aime beaucoup l’exotisme temporel, s’imaginer à une période où il n’y avait pas d’électricité, pas de téléphone, pas d’antibiotiques, pas de voitures et de trains, voire même pas de livres ! C’est « Rendez-vous en terre inconnue » ! En enlevant à l’homme tous ses gadgets on finit par aller à l’essentiel. Quand on relit certains textes d’auteurs de l’Antiquité ou de la Renaissance, on pourrait presque croire qu’ils parlent de notre époque pour certains aspects. Lisez Le Prince de Machiavel. Il y a toute la politique dedans.

Jupiter : Et du coup, tu aimes mêler l’Histoire à ton imaginaire ? Comment est-ce que tu réalises ce tour de force de coller d’une certaine manière à la réalité historique, de t’approprier des personnes qui ont existé et pourtant de les manœuvrer à ta guise ?

Le Chroniqueur De La Tour : Mêler de l’Histoire à l’imaginaire est finalement assez classique, depuis Homère avec L’Illiade et l’Odyssée jusqu’à Tolkien (relisez la traversée du Mordor de Frodo et Sam, c’est l’atmosphère des tranchées avec les gaz asphyxiants de la première guerre mondiale où Tolkien a combattu !). On parle bien d’univers ou de jeux de rôle « médiéval-fantastique ». Moi, j’avance d’une ère, je suis « Renaissance-fantastique ». C’est la fin des chevaliers, il y a des arquebuses, des canons et des livres imprimés. Mais à cette époque, les gens croyaient encore vraiment aux licornes, aux anges, aux sorcières et aux dragons. Les espaces vides des cartes de l’époque étaient peuplés de multiples créatures étranges. Je me glisse dans la peau des personnages et je ne fais que transcrire littéralement ce qu’ils croyaient ! Quant à s’approprier les personnages historiques, c’est comme un acteur qui rentre dans un rôle défini par un scénariste et qui finit par improviser des dialogues. C’est vrai que par exemple quand je suis arrivé au chapitre où deux personnages aussi célébrissimes que François Ier et Léonard de Vinci vont se rencontrer et dialoguer, il y a eu un moment de panique et d’effroi devant la page blanche, mais il faut bien se lancer ! Le tout est de trouver le ton juste et de ne pas oublier que ce sont des êtres humains, pas des icônes. Il faut les désacraliser, tout en les respectant.

Jupiter : Comment se passent les ventes de tes romans ? Es-tu satisfait sur ce point ? Que fais-tu pour promouvoir tes romans ?

Le Chroniqueur De La Tour : Avec les petits moyens qui sont les miens, je suis assez satisfait de mes ventes. J’aime particulièrement celles que j’ai réalisées sur les marchés avec des ventes directes. On peut mettre un visage sur ses lecteurs. Pour la promotion, outre Facebook/Twitter, j’ai aussi un blog où je discute des correspondances entre ce qu’il se passe dans le roman et la réalité historique ( http://chroniqueurdelatour.fr ).

Jupiter : Si tu devais mettre en avant trois de tes particularités, lesquelles seraient-elles ? Elles peuvent être liées à l’écriture, à tes habitudes, à ton caractère, à ton passé…

Le Chroniqueur De La Tour : En écriture, je suis jardinier (et pas architecte) : même si je suis globalement la trame historique du monde réel, les différentes péripéties et l’évolution des personnages viennent au fur et à mesure. C’est des moments d’écriture assez intenses quand je ne sais pas comment va se terminer une scène. Je me laisse guider par la logique des évènements et la motivation des personnages. J’aime faire entrer en collision différentes intrigues jusque là séparées ou des personnages qui ne se sont jamais vus. Il en sort toujours quelque chose d’excitant !

Jupiter : Et tu parviens toujours à retomber sur tes pattes ? C’est assez impressionnant. En combien de temps est-ce que tu écris un roman entre le moment où l’idée de départ te vient et celui où tu mets le point final ? A quel moment est-ce que tu sais comment va se dérouler la fin ?

Le Chroniqueur De La Tour : Dans mon cas, c’est particulier parce que je suis globalement la trame historique. Je sais déjà que François Ier va gagner à Marignan. Le tout est de trouver comment dans mon monde alternatif. Le voyage est plus intéressant que la destination. Le premier jet de « 1515-1519 » a été écrit en six mois et après il y a eu deux ans d’enrichissement et de ré-arrangement, tout en écrivant le premier jet de la suite « 1520-1522 ». C’est un conseil que je donne à tous ceux qui font des « séries » : ayez une longueur d’avance et écrivez au moins le premier jet du tome N+1. Cela vous permet de corriger ou d’ajuster des éléments dans le tome N avant qu’il ne soit « figé » par la publication.

Jupiter : Est-ce que tu prépares une trame de ton monde alternatif ?

Le Chroniqueur De La Tour : En partie. Certaines choses sont préméditées très longtemps à l’avance, d’autres sont improvisées mais en restant dans un cadre général défini. J’ai un grand tableau et des notes sur tel ou tel personnage ou lieu. Comme je suis dans le monde réel, la géographie est simple à appréhender et je me suis même servi de Google Maps pour mettre au point une scène à Venise, qui n’a pas beaucoup changé depuis le XVIème siècle. Un point intéressant : le narrateur, le Chroniqueur de la Tour, n’est pas neutre. Il fait partie de l’univers alternatif. Il y a bien une Tour quelque part où il se trouve. Mais là, je ne veux pas en dire plus…

La science sur laquelle je travaille (la biologie) a beaucoup d’influence sur moi. Ça se voit dans le roman : on y trouve des concepts de génétique, de la théorie de l’évolution et des descriptions anatomiques précises (très utiles pour les blessures lors des batailles ou les descriptions des morts-vivants à moitié en putréfaction !)

Et une autre chose qui m’influence beaucoup c’est l’humanisme universel. Les distinctions de nationalité et de religion sont pour moi de purs artifices, des véritables pièges.

Jupiter : Y a-t-il un conseil que tu aimerais donner aux auteurs qui débutent ?

Le Chroniqueur De La Tour : N’hésitez pas à faire quelque chose d’original. On n’a pas envie de lire la 257ème sous-version de « Twilight », d’ »Harry Potter », du « Seigneur des Anneaux » ou de « 50 shades of grey ». Ecrivez le bouquin que vous aviez toujours envie de lire et que vous n’avez jamais trouvé en librairie.

 

Rien que de lire la qualité de ses réponses m’a suffi pour me convaincre d’aller lire son livre. Et maintenant, j’ai presque envie d’aller dévorer des livres d’histoire et de m’approprier des personnages…

Merci au Chroniqueur De La Tour de nous avoir fait partager son expérience !