Ouvrir sa maison d’édition

Le merveilleux K-BIS est enfin arrivé, c’est donc chose faite : Panda Jones, ma maison d’édition, a pris vie. C’est l’occasion de vous raconter le parcours du combattant administratif pour ouvrir sa maison d’édition, mais aussi de vous expliquer pourquoi je l’ai fait.

Jusqu’à il y a quelques mois, j’étais encore micro-entrepreneur. La micro-entreprise, en France, c’est un moyen rapide de créer une entreprise pour accueillir des revenus indépendants, c’est-à-dire des revenus non salariés. Pourquoi est-ce qu’il faut créer une structure juridique pour accueillir des revenus ? Tout simplement parce que nous sommes dans l’obligation légale de déclarer nos revenus à l’administration française dès le premier euro gagné. Il faut notamment payer les cotisations sociales, c’est pour ça qu’on ouvre une structure juridique, et par ailleurs il faut déclarer ses revenus dans sa déclaration d’impôts sur le revenu individuelle (sauf si vous avez opté pour le prélèvement libératoire). La difficulté, quand j’ai commencé mes recherches sur la micro-entreprise, c’est que les revenus de l’édition indépendante issus d’Amazon, tombent dans une sorte de vide juridique. Alors, pas tout à fait, hein. Mais disons que l’administration ne s’est pas encore mis d’accord sur comment gérer ça. Exemple : j’allais aux impôts pour savoir comment déclarer mes revenus, et on me disait que ce que je touchais d’Amazon était un salaire, puisque ça tombait tous les mois sur mon compte en banque, et que donc je n’avais pas à ouvrir de structure juridique pour ça. Puisque dans leur tête, si c’est un salaire, les cotisations sociales ont déjà été versées par l’entreprise, vous me suivez ? Sauf qu’Amazon ne paie pas de cotisations sociales sur ce qu’ils me versent, puisque je ne suis pas salariée de leur entreprise et que je touche des redevances pour eux. Formidable, si je touche des redevances, je devrais pouvoir m’inscrire à l’AGESSA (organisme de cotisations sociales des artistes), non ? Eh bien non, car ce ne sont pas des royalties selon les termes de l’AGESSA, car je ne dispose pas de contrat d’édition/d’auteur. Je ne peux donc pas cotiser chez eux car je ne suis pas considérée comme artiste. Seule solution pour bel et bien m’acquitter des cotisations sociales, même si les impôts (et je tiens à notifier que j’ai parlé à 5 personnes différents au service des impôts et qu’une seule d’entre elle a fait remarquer qu’effectivement il fallait que j’ouvre une structure juridique) n’ont pas l’air de penser qu’il faut le faire : ouvrir une micro-entreprise. Evidemment, quand vous allez parler à l’URSSAF, le discours est différent. Vous devez bien sûr ouvrir une structure juridique, c’est donc ce que j’ai fait.

Voilà comment je me suis retrouvée en micro-entreprise, à m’acquitter de 22% de charges sociales puis à payer l’impôt sur le revenu. La micro-entreprise, dans mon cas, est plafonnée à 70 000 euros de revenus, après quoi nous changeons automatiquement de structure juridique. Les charges sociales, de mémoire, passent à quelque chose comme 35%, mais je ne suis pas sûre de moi étant donné que j’ai opté pour faire un changement de structure de mon côté.

Voilà pourquoi j’ai ouvert ma maison d’édition en premier lieu : j’avais dépassé le plafond des micro-entrepreneurs, il fallait une nouvelle structure juridique pour accueillir les revenus et s’acquitter des cotisations, celle automatiquement proposée par l’état n’était pas avantageuse, le mieux consistait en l’ouverture d’une maison d’édition.

Il existe plusieurs formes juridiques pour ouvrir sa maison d’édition. Grosso modo il est possible de faire une association (mais ça nécessite d’être plusieurs, c’est à but non-lucratif, vous ne pouvez pas vous verser de dividendes par exemple), une SASU ou une SARL. J’ai choisi la SARL individuelle. Il faut savoir que j’ai déjà été gérante d’une entreprise il y a quelques années, je suis donc un peu familière avec le système. L’avantage indéniable d’ouvrir une maison d’édition est que l’on peut proposer des contrats d’édition. Je suis donc gérante de ma maison d’édition, poste pour lequel je ne compte pas me rémunérer (car ça impliquerait des sacrées charges sociales), mais je suis aussi autrice de ma propre maison d’édition. Je dispose d’un contrat d’édition de Panda Jones à Jupiter Phaeton, et je touche, comme tout auteur, un pourcentage sur mes ventes de livres. Grâce à ce contrat, je peux m’inscrire à l’AGESSA et faire passer mes charges sociales à 15% au lieu des 22% de la micro-entreprise. Je continue de déclarer mes revenus dans ma feuille d’impôts individuelle. Autre gros avantage ? Je ne paie pas des cotisations sociales sur tous les revenus que je génère, je les paie uniquement sur ce que je me verse (le pourcentage fixé dans le contrat), alors qu’en micro-entreprise, imaginons que vous avez généré 10 000 euros en un trimestre, mais vous n’avez utilisé pour vous personnellement que 2 000 euros, vous allez quand même payer des cotisations sociales sur les 10 000 euros et de l’impôt sur le revenu sur les 10 000 euros en question. Alors que là je ne vais payer que sur ce qui arrive vraiment sur mon compte en banque personnel, le reste sera dans les comptes de l’entreprise. Un autre point positif ? En tant que micro-entrepreneur auto-édité, je ne pouvais pas déduire mes charges. Une traduction à payer ? Je ne peux pas déduire le montant de mon résultat. Reprenons l’exemple des 10 000 euros : je touche 10 000, je paie des cotisations sociales et de l’impôt sur les revenus dessus, sur les 10 000, même si j’en ai dépensé 8 000 en traductions, corrections, illustrations… En EURL, je peux déduire mes charges. C’est donc bien plus avantageux pour moi, ce n’est pas à reproduire dès le début du lancement de votre activité car créer une entreprise est coûteux en termes d’énergie et c’est un entretien mensuel : il faut tenir une comptabilité à jour, il faut un expert-comptable qui valide les comptes, il faut une assemblée générale… bref, c’est de la paperasse, c’est beaucoup plus d’obligations qu’une micro-entreprise.

Maintenant, comment fait-on pour créer une maison d’édition ? Je ne parlerai ici que de mon cas, n’ayant jamais expérimenté les associations. Sachez que vous pouvez tout faire vous-mêmes, mais que c’est du boulot. Pour ma part, j’ai délégué 100% du travail à des avocats, un expert-comptable et mon assistante. La paperasse et moi, on ne s’entend pas et si j’avais dû le faire moi-même, je peux vous dire que Panda Jones ne serait pas encore ouvert. Il y a plusieurs étapes importantes, je ne rentre pas dans tous les détails, c’est simplement pour vous donner une idée :

  • rédaction des statuts, qui vont expliquer la répartition du capital, le fonctionnement de l’entreprise, qui gère l’entreprise, etc. Vous devez avoir ce papier avant d’aller à la banque pour pouvoir présenter le projet, ainsi qu’un prévisionnel de chiffre d’affaires
  • rendez-vous à la banque pour le dépôt du capital, vous avez le droit de déposer un capital d’un euro si c’est ce que vous souhaitez, pour ma part j’ai déposé 5 000 euros, on dépose généralement une somme suffisante pour pouvoir payer les premiers prestataires dont on recevra les factures à l’ouverture, mais bon il faut aussi faire à la hauteur de ses moyens
  • la banque va vous remettre une attestation de dépôt de capital et à partir de là vous allez être à fond dans la paperasse : il faut signer les statuts définitifs, remplir du formulaire, joindre l’attestation et envoyer le tout au greffe
  • le greffe peut mettre jusqu’à six semaines pour répondre (c’est souvent plus rapide mais ça dépend du greffe de votre région), quand c’est bon il vous renvoie votre K-BIS (le sésame qui dit que l’entreprise est ouverte), vous transmettez le papier à la banque, où vous allez devoir retourner pour signer de nouveaux papiers pour ouvrir le compte courant de l’entreprise. Eh oui, votre dépôt de capital s’effectue sur un autre compte que le compte qui sera utilisé quotidiennement par l’entreprise. Une fois que c’est fait, vous pouvez déjà avoir l’esprit tranquille
  • Il y a d’autres formalités, comme la publication au journal officiel, l’obligation d’avoir un expert-comptable pour vos comptes en banque (ce qui coûte de l’argent, d’où le fait que je ne vous conseille pas de passer tout de suite sur une structure juridique de cette ampleur, même si elle est avantageuse pour vos cotisations sociales), pour ma part j’ai aussi pris un avocat en propriété intellectuelle pour la rédaction du contrat d’édition, … si vous avez des questions sur les autres formalités administratives nécessaires que je ne compte pas étaler ici, contactez-moi directement 🙂

Sachez également que vous pouvez ouvrir l’entreprise de manière rétro-active, surtout avec les revenus d’Amazon qui sont virés à 60 jours fin de mois. Pour ma part, même si j’ai reçu mon K-BIS en janvier, l’entreprise est officiellement ouverte à la date du 1er novembre 2019.

Maintenant, que faire avec cette maison d’édition ? En premier lieu, comme indiqué, je suis en train d’y basculer tous mes revenus et tous mes romans, ce qui entraîne beaucoup de changements. Notamment, tous les ISBN de mes formats papier doivent changer, les copyrights également, je ne peux plus utiliser les ISBN d’Amazon car j’envisage la distribution en librairie, je dois apposer le logo de l’entreprise sur les couvertures… Il y a beaucoup de petits changements qui doivent se mettre en place.

Une fois que je maîtriserais les rouages de la publication via la maison d’édition, je compte faire un appel à manuscrits et potentiellement publier d’autres auteurs. Attention, je dis « potentiellement » car mon but, en ouvrant un comité de lecture, ce n’est pas d’attirer les auteurs dans ma maison d’édition, de leur promettre monts et merveilles, tout ça pour leur prendre une partie de leurs revenus et faire quelque chose qu’ils pourraient faire en toute autonomie via KDP. Le comité de lecture est la première étape, pour écrémer un peu les manuscrits. Ensuite, je compte affecter un agent littéraire par manuscrit. Si vous n’êtes pas familier avec le métier d’agent littéraire, sachez que j’en parlerai en détails dans un prochain article, en tout cas je parlerai de MA vision du métier d’agent littéraire et de la manière dont j’aimerais que ça se mette en place. Ce n’est pas une vision universelle. L’agent discutera avec l’auteur, pour voir ce qui lui conviendrait le mieux : il peut l’accompagner dans l’auto-édition (j’emploie encore le terme, même s’il ne me plaît pas, pour qu’on soit clair sur la définition), il peut aller démarcher des plus grandes maisons d’édition ou il peut proposer une publication chez Panda Jones. Tout dépend de l’ambition de l’auteur, de ce qu’il veut, de la manière dont il veut être traité, de ce qu’on peut lui apporter. L’agent l’accompagne, l’aide dans ses démarches, le conseille, le porte vers le projet qui lui convient le mieux. L’agent sera rémunéré via un pourcentage des revenus de l’auteur, ce qui signifie que l’auteur n’avance rien à l’agent et que l’agent ne gagne sa vie que si l’auteur la gagne aussi. Et on ne parle pas de prendre 50% des revenus de l’auteur, on parle de 10% environ.

Si l’agent et l’auteur veulent être publiés chez Panda Jones, pour X raisons, alors pourquoi pas ! Panda Jones, selon l’ampleur que la maison d’édition prendra, pourra sûrement apporter quelque chose aux auteurs, que ce soit de la visibilité, une communauté, un réseau de distribution. Mais je ne veux pas publier des auteurs auxquels la maison d’édition n’apporte rien qu’on ne puisse obtenir par soi-même via l’auto-édition. Si je publie un auteur, je veux être investie dans sa réussite. C’est pourquoi je ne compte pas en publier beaucoup, surtout au début, le temps que les rouages se mettent en place et que je trouve le meilleur moyen de les promouvoir et de les mettre en avant.

Le but n’est pas de devenir une machine à publier des auteurs. J’aimerais que cette maison d’édition travaille dans un nouvel écosystème, dans le respect du travail et des revenus de l’auteur, en pensant d’abord à l’auteur. Evidemment, la maison d’édition prendra un pourcentage des ventes sur ce qu’elle publiera, parce qu’elle doit bien vivre, elle ne peut pas être à perte, sinon elle ne pourra pas aider d’autres auteurs. Mais l’idée est là : oui, une maison d’édition, mais avant tout des agents, des personnes pour aider, accompagner et encadrer les auteurs dans la définition de leurs besoins et dans l’accès à leurs ambitions.

Je croise très fort les doigts pour y parvenir, je sais que ce ne sera pas facile, qu’il y aura des couacs et des erreurs, parce que comme vous l’aurez compris, je dispose d’une médaille en erreurs. Mais c’est comme ça qu’on apprend. J’ai hâte de trébucher, de me vautrer lamentablement, de me relever et d’entraîner d’autres auteurs dans ma remontée.

Je vais avoir besoin de votre aide et de vos retours pour y parvenir correctement. Alors dites-moi, qu’est-ce que vous imaginez quand on vous parle d’agent littéraire ? Si vous êtes auteur, est-ce que c’est un service que vous aimeriez obtenir ? Ou est-ce que vous voyez cet intermédiaire comme quelqu’un de gênant ? Pour ma part, je pense que c’est un intermédiaire qui manque : on passe directement d’une base de manuscrits monstrueuse, qui atterrit dans les mains des maisons d’édition, qui ne peuvent pas gérer un tel flux. Il faut une étape supplémentaire pour écrémer et que les maisons d’édition ne se retrouvent pas avec 4 000 manuscrits à lire par an et des comités de lecture sous pression, des réponses qui viennent neuf mois, parfois un an après. Il faut un expert qui se place entre les deux et qui puisse aiguiller l’auteur, l’aider à travailler son manuscrit si besoin et l’emmener vers la maison qui lui correspond, ou vers l’auto-édition si c’est ce qu’il souhaite. Il faut quelqu’un à l’écoute, parce que les auteurs n’ont pas été écoutés pendant trop longtemps, ils manquent cruellement de confiance en eux, ils sont souvent introvertis et ne maîtrisent pas forcément tout ce qu’il y a autour du livre. Ils écrivent, ils n’ont pas tous envie de promouvoir leurs écrits, de se mettre en avant pour atteindre le bon contact dans la bonne maison d’édition. Il leur faut un avocat, quelqu’un qui prend leur défense, il leur faut un chevalier. Et je crois que l’agent est ce chevalier.

Illustrations par @desmotsdanslamarge