L’agent littéraire (comme je l’imagine)

J’en parlais dans mon dernier article où je vous demandais votre avis sur le métier d’agent littéraire. Je suis actuellement en train de monter de mon côté un comité de lecture et je prépare une formation pour des agents littéraires, afin d’accompagner les auteurs, qu’ils veulent être édités en maison d’édition ou via l’auto-édition. Pourquoi les laisser nager dans ces eaux tout seuls ? Après avoir récolté vos avis, et je vous remercie beaucoup pour le temps que vous avez pris pour me les envoyer, je vous livre ma pensée sur le sujet.

Le métier d’agent littéraire existe depuis des années aux Etats-Unis, c’est même un mode normal pour eux. De la même manière qu’il y a des gens pour les sportifs de haut niveau, pour les acteurs, les mannequins et toutes les professions d’artistes, il y a un agent pour les écrivains.

En France, c’est toujours très mal vu les intermédiaires, on les voit comme des suceurs d’argent je suppose (pardonnez-moi l’expression), mais c’est parce que la plupart des intermédiaires en France font payer un forfait très souvent, plutôt que de prendre une commission. Même si de plus en plus les offres à la commission sont monnaie courante, l’esprit français conservateur garde en mémoire ce qu’il s’est passé avant (parce que bon, demander aux gens d’encaisser le changement aussi vite, c’est complexe, surtout en France). Mais aux Etats-Unis, pas de forfait : l’agent gagne uniquement si l’artiste dont il s’occupe, ou le sportif, gagne également. Il prend une commission sur les revenus des contrats qu’il fait signer à son protégé.

C’est cette idée que je voudrais réaliser en France. Financièrement, j’aimerais qu’elle fonctionne de la même manière : c’est un investissement de la part de l’agent, qui donne son temps, son énergie et son réseau à son protégé, en vue de l’aider à accomplir ses rêves et qui seulement ensuite, quand il l’a accompagné tout au bout du chemin, se fait rémunérer à travers une commission sur les revenus. Ainsi, l’auteur n’a rien à avancer, il dégagera des revenus et potentiellement bien plus que s’il avait fait ce chemin tout seul, potentiellement plus rapidement également : tout le monde est gagnant.

Il y a des gens qui n’ont pas besoin d’agents, parce qu’ils aiment et qu’ils sont capables de gérer tous les aspects, ça leur plaît de toucher à tout et je trouve ça génial. Mais tout le monde n’est pas dans cette catégorie et même pour ceux qui en sont capables, ça ne veut pas dire qu’ils doivent le faire. S’ils le font, ils ont moins de temps pour écrire, alors que ce qui les intéresse en premier lieu est probablement l’écriture. Ils n’ont pas forcément non plus les connexions nécessaires pour s’approcher des maisons d’édition, ils n’ont pas la motivation pour appeler des librairies pour booker des séances de dédicace ou tout simplement ils n’ont pas les relations qu’il faut.

Un agent littéraire se doit d’être du milieu, d’obtenir les contacts et relations nécessaires pour faciliter sa navigation dans le monde du livre. C’est un spécialiste du domaine, il va se construire entre autres un carnet d’adresse, dont il n’abusera pas évidemment, mais c’est un élément important du processus. J’imagine l’agent s’adapter à l’auteur avec lequel il travaille, mais admettons que nous sommes face au « cliché » de l’auteur et oui je vais volontairement exagéré le trait, ne me jetez pas la pierre, c’est pour l’exemple :).

Prenons un auteur, qu’on va appeler Brian, parce que ça me fait plaisir. Brian adore écrire, il est très appliqué, perfectionniste et il aime ce qu’il fait, bien qu’il passe son temps à se sous-estimer. Il croit que ce qu’il écrit, c’est de la « merde » et que ça ne plaira à personne, parce qu’il n’est pas « assez bon ». Sans vraiment savoir ce que ça veut dire « être bon » pour autant. Brian a du courage et est prêt à franchir sa barrière de mauvaise estime de lui-même pour se publier malgré tout. En revanche, Brian n’a jamais touché aux réseaux sociaux de sa vie, c’est un truc un peu obscur et puis Brian a 40 ans, il pense que c’est réservé aux jeunes ces trucs-là. Tik Tok et Snapchat, ce sont des mots inconnus de son vocabulaire, Instagram il a déjà entendu vaguement le nom et il sait ce que c’est Facebook, mais de là à ouvrir un compte, faut pas exagérer non plus. Pour ce qui est de se publier, il compte envoyer son manuscrit à des maisons d’édition, il a conscience que seulement 0,04% des manuscrits sont choisis en gros, mais bon de toute façon il a écrit de la merde, il ne se fait pas de faux espoirs. Il n’a pas fait relire son manuscrit parce qu’il ne veut pas que les gens sachent qu’il écrit, il a peur du jugement des autres et puis il ne veut pas dire qu’il a envoyé son manuscrit, parce qu’ensuite eh bien… ensuite les gens lui demanderont s’il a des nouvelles. Sauf que les nouvelles mettent bien 6 mois à un an à revenir et qu’elles seront certainement négatives selon son opinion. Du coup, il préfère se taire. Il fait son petit truc dans son coin. Pas de couverture, pas de correcteur, pas d’avis extérieur, tout juste un bêta-lecteur de la première heure, son meilleur ami, qui parfois, du bout des lèvres, est capable de lui faire une remarque négative, mais préfère l’encourager dans sa voie le reste du temps. Ce meilleur ami, appelons-le Bernard, sait à quel point c’est difficile pour Brian de parler de ses écrits et il ne veut pas être celui qui brise ses espoirs, il a peur que la moindre remarque négative mette en branle la machine de la dépression chez Brian et qu’il renonce à se publier.

J’avais prévenu que c’était exagéré, hein. Je dresse le portrait cliché de l’auteur qui a une mauvaise estime de lui-même et de son travail.

Brian soumet finalement son manuscrit au comité de lecture de Panda Jones (admettons qu’il s’appelle comme ça, même s’il ne sera pas vraiment rattaché à la maison d’édition). Son manuscrit est lu par plusieurs membres du comité, qui le trouvent top et font des retours précis sur une fiche. Cette fiche est disponible pour les agents, qui les parcourent et là HOP il y a un agent qui est intrigué, prend le manuscrit et le lit. Il prépare des retours, contacte Brian et ils commencent à discuter du manuscrit.

Brian n’a pas vraiment idée de ce qu’il veut en faire de ce manuscrit, il l’avait effectivement envoyé à des maisons d’édition, mais bon il s’attendait tellement à se faire jeter, qu’il n’a pas réfléchi à la suite. L’agent prend le temps de discuter avec lui de ce qu’il veut vraiment : partager ses écrits avec quelle cible ? Imagine-t-il être traduit un jour ? Veut-il être disponible en librairie ? Et dans un monde idéal, se voit-il avec une adaptation au cinéma ? Ces questions peuvent paraître délirantes et ambitieuses, mais je crois qu’il faut voir le plus loin possible pour prendre ses décisions au quotidien. Je crois que la vision à long terme est primordial. Quand on sait exactement où on veut aller, quel est le dernier barreau de l’échelle qu’on est capable de voir, il est très facile de trancher sur les décisions quotidiennes. On a notre but final en tête. Et l’agent ne va pas choisir les mêmes moyens en fonction des ambitions de Brian. C’est ok de ne pas vouloir aller jusque-là en termes d’ambition au fait, c’est ok de vouloir s’auto-éditer, d’avoir comme but de vendre 1 000 exemplaires et de garder son job quotidien à côté. C’est complètement ok. C’est vous qui décidez de ce que vous voulez, vous devez juste être honnête avec vous-mêmes en le faisant. Vous ne devez pas dire à l’agent « je veux vendre 1 000 exemplaires » si votre rêve, c’est d’en vendre 100 000, parce que les moyens et l’énergie déployés ne seront pas les mêmes. Parce que l’agent vous orientera plutôt vers une maison d’édition si c’est votre but. À moins que vous vouliez garder le contrôle absolu sur tout ce qu’il se passe. Tout dépend de vos priorités : avoir le contrôle ? Vendre 100 000 exemplaires ? C’est possible en auto-édition de vendre 100 000 exemplaires attention, ce n’est juste pas forcément la voie la plus simple pour y arriver.

L’agent littéraire va alors prendre en main tout ce que Brian ne supporte pas ou ne veut pas faire, ou n’a pas le temps de faire (au choix de Brian bien évidemment) : ouvrir les réseaux sociaux (même si c’est Brian qui rédigera et répondra aux personnes, parce qu’il y a une affaire de sincérité et d’honnêteté derrière les réseaux sociaux qu’il ne faut pas bafouer), préparer des visuels de promotion, travailler la couverture, s’occuper de contacter des maisons d’édition si jamais c’est cette voie qui est choisie, trouver une correctrice ou un correcteur, ouvrir un compte KDP, trouver des séances de dédicace, s’inscrire à des salons (dans le désordre tout ça évidemment). Et surtout, l’agent littéraire n’est pas là que pour ça : il est là pour aider Brian à peaufiner son manuscrit, à en faire un livre dont il est fier, il est là pour l’aider à garder le cap, pour le motiver, pour lui faire respecter les deadlines qu’il s’est fixé. Parce que soyons honnêtes, le plus dur, c’est de garder sa motivation dans le temps, c’est de ne pas abandonner, c’est de faire le choix conscient de poursuivre à chaque fois qu’on doute. Et pour ça, avoir un partenaire de responsabilité, avoir un agent littéraire à ses côtés, qui va être au taquet pour lire, répondre aux questions, pour encourager l’auteur, je crois que ça, c’est génial.

Quand la publication ou la signature de contrat aura lieu, l’agent prendra un pourcentage sur les revenus (seulement quand les revenus arriveront sur le compte en banque de l’auteur hein, l’auteur n’a rien à déboursé tant qu’il ne génère pas lui-même de l’argent), généralement on parle de 10%. Du coup, l’agent a tout intérêt à ce que l’auteur réussisse au mieux : plus il réussit, plus il touche un montant important. C’est gagnant-gagnant. Et l’agent n’accompagne pas un seul auteur, il peut donc multiplier ses revenus avec d’autres auteurs. Il a un portefeuille d’auteurs, mais il doit prendre gare à ne pas trop en avoir, sinon il va se disperser et ne pourra plus les accompagner correctement.

Voilà ce que j’imagine : un partenariat, deux personnes qui avancent dans la direction que l’auteur a choisie.

Les prochaines étapes sont les suivantes :

  • création du comité de lecture (en cours)
  • création de la formation (gratuite) pour les agents
  • recrutement des agents
  • lancement des appels à manuscrits

Et ensuite, il y aura des couacs, il y aura des erreurs, il y aura des choses qui ne rouleront pas comme prévu et c’est OK, c’est comme ça qu’on apprend, c’est comme ça qu’on progresse, qu’on évolue et qu’on s’améliore. Et avec un peu de chance, on grandira tous ensemble : comité de lecture, agents et auteurs inclus.

J’ai hâte de mettre tout ça en place, mais d’abord je mets le point final à mon ebook gratuit à destination des auteurs où je parle de mon expérience de l’auto-édition et où je partage mes conseils pour se lancer. Il devrait être dispo en avril !

Illustration par la merveilleuse @blandine.pouchoulin