la chance (un mot que je ne veux plus utiliser)

On me pose souvent la question suivante : « comment est-ce que tu as fait pour que ça fonctionne à ta première publication dès le premier mois ? » Souvent, je réponds : « je suppose que j’ai eu de la chance » et j’énumère ensuite une liste de facteurs qui me paraissent avoir été déterminants, puis je termine à nouveau, comme pour appuyer un peu plus mon propos par revenir sur « la chance« . Comme s’il fallait absolument mettre en avant la chance. Je ne veux plus le faire.

D’abord, parce que la chance, dans le sens français du terme, on l’associe au hasard (tandis qu’en anglais, « chance », c’est une opportunité). Associer la réussite de quelqu’un au hasard, c’est se dire « ok ça m’arrivera pas à moi« , comme si cette personne avait gagné à la loterie et que c’était quelque chose qui arrive aux autres, pas à soi.

On me demande aussi à quoi ressemble mes journées, je les décris rapidement et très naturellement, je dis « j’ai de la chance« . Comme si on m’avait offert tout ça sur un plateau et que je n’avais pas travaillé pour. Ce que je devrais plutôt dire c’est « je ressens de la gratitude« , parce que c’est réellement le sentiment qui m’habite. Oui, je ressens de la gratitude pour la manière dont je peux vivre mes journées aussi, pour le fait d’écrire à temps plein, d’avoir le temps de pratiquer du sport et de faire des balades de chiens. Je ressens de la gratitude à l’idée de pouvoir travailler avec une équipe et de la voir grandir au quotidien. Je ressens de la gratitude d’avoir des lecteurs et des auteurs qui m’écrivent, d’avoir une communauté bienveillante autour de moi. Tous les matins, quand je me lève, je ressens de la gratitude. Tous les soirs, quand je me couche, je ressens de la gratitude. Parfois d’avoir simplement un toit au-dessus de la tête, parfois parce que j’ai un entourage extraordinaire, … les raisons sont nombreuses.

Mais est-ce que c’est de la chance, dans le sens où les français perçoivent ce mot ?

Non.

Ce n’est pas un mot que je veux encore utiliser. C’est un mot que je veux progressivement bannir de mon vocabulaire, parce qu’il reflète quelque chose qui va à l’encontre de mes valeurs. Il reflète une forme de fausse modestie qui ne me plaît pas. Reposons les questions au-dessus et mettons une réponse plus authentique dessus.

« Comment est-ce que tu as fait pour que ça fonctionne à ta première publication dès le premier mois ? »

Eh bien, j’ai travaillé dur. C’était effectivement ma première publication, mais j’écris depuis que j’ai onze ans, ce qui veut dire qu’au moment où j’ai publié mon premier roman, ça faisait déjà dix-huit ans que j’écrivais et réécrivais des romans. Ça faisait dix-huit ans que j’entraînais mon muscle de l’écriture. J’ai aussi énormément lu, ce qui fait que j’ai enregistré beaucoup de schémas narratifs, j’ai eu le temps de comprendre ce qui me plaisait, ce qui fonctionnait, ce qui fonctionnait moins et même si je ne saurais pas forcément mettre des mots dessus parce que je n’ai jamais étudié les schémas narratifs ou fait d’études dans le domaine spécifique de l’écriture, j’ai un ressenti assez fort sur le fonctionnement d’une narration, sur les moments où il faut mettre une péripétie, les moments plus calmes, sur ce qui me plaît et me déplaît dans un roman. Je n’y réfléchis pas de manière consciente quand j’écris ma trame, mais parfois, au moment d’écrire, je me réfère à ces idées en me disant « tiens il faudrait casser le rythme là« . Mes yeux ont également croisé beaucoup de couvertures, lu beaucoup de résumés : ils ont enregistré un tas d’informations dans mon cerveau qui sont ressorties pour m’aider au moment de la publication. Je suis aussi de la génération qui a grandi avec internet, avec un marketing de plus en plus poussé : je fais partie d’une génération qui a conscience de l’importance d’une couverture et d’un résumé attractif, mais qui sait aussi rester authentique. Flouer le lecteur n’a aucun intérêt, ni économique, ni marketing, ni humain. Lui faire croire qu’il va y avoir de la romance dans un roman alors qu’il n’y en a pas : aucun intérêt à mes yeux, aucun intérêt pour le lecteur non plus. J’ai également publié sans lire tous les conseils sur les blogs (je les ai lus après, ce qui n’était pas forcément intelligent, mais qui m’a finalement bien servi), ce qui fait que je n’ai pas eu le cerveau formaté par des articles qui vous disent de publier à des dates précises. Je suis tombée dans une période où personne ne publiait à cette période. Est-ce que c’est de la chance ? Ou est-ce que c’est simplement le fait d’avoir eu le courage de cliquer sur ce foutu bouton « publier » plutôt que d’aller lire une centaine d’articles m’expliquant comment publier, qui auraient tous été parfaits pour justifier de repousser la date de publication ? Qui auraient tous été une excuse pour retarder ce moment ?

Ensuite, les ventes n’ont pas décollé dès le premier jour. Il a fallu une quinzaine de jours pour que la machine se lance vraiment. Qu’est-ce que j’ai fait pendant ce temps ? J’ai commencé à bâtir mes pages de réseaux sociaux (qui n’existaient pas), j’ai ouvert un blog et j’ai répondu à chaque message que je recevais. Que ce soit par email, sur le blog ou via les réseaux. CHAQUE MESSAGE. Et je n’y répondais pas en mode « merci » ou juste un smiley. J’y ai répondu (et je réponds toujours) avec authenticité, en m’intéressant à la personne qui m’écrivait, en lui posant des questions, en étant humaine, tout simplement. Je suis curieuse de nature alors c’est normal et facile pour moi. Je comprends que pour des introvertis vraiment loin sur l’échelle de l’introversion, ce soit plus complexe. Mais croyez-moi, ça demande du temps et de l’énergie. Ça ne fait pas comme par miracle, par « chance ».

Et concernant ma vie de tous les jours ? Le mot chance n’y a pas sa place non plus. J’ai travaillé, j’écrivais jusqu’à neuf heures par jour au début, parce que je n’étais pas capable d’écrire au rythme auquel j’écris aujourd’hui. Et en neuf heures, je ne pondais pas toujours les 5 000 mots que j’essayais de m’imposer chaque jour. Il fallait encore s’occuper du blog, des réseaux, des chiens et de la vie quotidienne. Je n’ai pas lâché, j’ai persévéré. J’ai écrit un deuxième roman, puis un troisième et je vous passe l’énumération de chiffres, je suis à plus de vingt romans publiés, un an et demi après. J’écris maintenant 5000 mots en environ 1h30 à 2h, ce qui me laisse largement du temps pour gérer le reste. J’ai quitté la région parisienne, pour m’installer dans une maison dans le sud-ouest de la France. J’ai pu réaliser la plupart de mes rêves. Est-ce que c’est de la chance ? Ou est-ce que c’est simplement le fruit du travail et de la persévérance ?

Je ne crois pas à la chance. Je crois aux opportunités qu’on nous présente et qu’on saisit ou non. Si je n’avais pas eu le courage de lâcher mon job et tout filet financier sécurisé, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui. Si je ne m’étais pas plongée corps et âme dans l’écriture, je n’aurais pas plus de vingt romans publiés. Si je n’avais pas décidé de quitter la région parisienne et par conséquent mon cercle social de là-bas, je ne serais pas dans la maison où je suis, épanouie, dans une région où le soleil brille la plupart du temps (dit-elle tandis que l’orage menace par la fenêtre), où il fait bon vivre et où il n’y a pas de bouchons et très peu de pollution. Quelque chose qui me convient parfaitement.

Non, je ne crois pas à la chance. Je crois que quand on regarde tous les personnes qui ont du succès, on a envie de se dire « elles ont de la chance » parce que c’est plus simple que d’imaginer qu’elles ont travaillé dur pour en arriver là. C’est plus simple que de se dire que si on met la main à la pâte, c’est quelque chose d’accessible pour nous aussi. Oui, il y aura des obstacles, des galères, des emmerdes pour être honnête, mais si on y met vraiment les moyens, nous aussi, on peut y arriver. Simplement, ça nécessite de la discipline, de la persévérance, d’être constant. En fait, ça nécessite de se donner une chance à soi et de donner une chance à ses rêves, dans le sens de se donner l’opportunité pour y parvenir. Ça nécessite de se faire confiance et de plonger dans le vide. Ça nécessite de laisser le regard des autres glisser sur nous, de repousser les peurs qu’ils projettent sur nous. Ça nécessite du courage. Le courage de quitter la zone de confort, de quitter le moule douillet que la société a créé pour nous. Ça nécessite de réaliser que ce moule n’est pas forcément pour nous et que ce qui nous appelle est en dehors de ce moule.

Et ensuite, ce n’est pas parce qu’on a atteint ses rêves ou une partie de ses rêves, que la vie est un long fleuve tranquille. Il faut se maintenir, il faut continuer de travailler et de s’améliorer.

N’attendez pas que la chance passe le coin de la rue pour réaliser vos rêves. N’utilisez plus ce terme, ne vous dites pas « machin a eu de la chance« . Même ceux qui ont gagné au loto ont peut-être fait quelque chose que vous n’avez jamais fait : ils ont joué. Bon, soit dit en passant, je ne vous encourage pas à jouer ^^. Mais vous comprenez l’idée ? Il y a une action humaine au début, une action volontaire. Quelqu’un dont le texte a été repéré par un super éditeur sur Wattpad ? Eh bien il est allé écrire son texte, il l’a mis sur Wattpad aux yeux de tous, il a eu le courage d’affronter ses lecteurs. Est-ce que c’est de la chance qu’il ait été repéré par un éditeur sans avoir envoyé son manuscrit à une maison d’édition ? Non, je ne crois pas. Il a travaillé pour en arriver là.

Arrêtons d’utiliser ce terme de « chance ». Réfléchissons plutôt à comment ces personnes auxquelles nous attribuons le terme « chanceuse » ou « chanceux », en sont arrivées où elles en sont. Il y en a qui sont peut-être nés avec une cuillère en or dans la bouche, je veux bien vous croire, ce ne sont pas forcément les gens dont je suis les parcours pour être honnête. Et si je les suivais, je trouverais un moyen de vous dire qu’ils ont travaillé pour en arriver où ils sont aussi. Ils ont forcément travaillé. Les opportunités se sont sûrement présentées avec plus de facilité, mais ils ont eu le mérite de dire oui quand elles se sont présentées.

Qui admirez-vous ? Combien de fois avez-vous utilisé le mot chance récemment ? Est-ce que c’est de la chance d’être en bonne santé à soixante-dix ans quand on a pris soin de son corps et de santé mentale toute sa vie ?

Donnez-vous votre chance. Saisissez l’opportunité de vivre votre vie pour de bon. Ne laissez pas les autres vous dire « oui mais machin il a eu de la chance« , comme si vous, ça n’allait pas vous arriver. Ne laissez pas votre voix intérieure machiavélique vous dire « de toute façon c’est pas pour moi, on n’est pas du même monde ni du même bois« .

VOUS avez votre vie entre vos mains, VOUS pouvez décider de ce que vous voulez en faire. La chance n’a rien à voir là-dedans. La chance est un mot terriblement français pour se dédouaner de faire des efforts. Oubliez-le. Sortez de votre moule, de votre zone de confort, choisissez le courage et la persévérance. Choisissez-vous.

Oui, je crois que c’est ça : soyez votre propre chance.

Illustration par la merveilleuse @blandine.pouchoulin