les zèbres sont des arcs-en-ciel

Je reconnais que j’ai cherché le pluriel d’arc-en-ciel sur internet. J’étais pas très sûre de moi, heureusement que j’ai des correctrices formidables avec lesquelles je travaille, hein ?

Aujourd’hui, on parle de zèbres et on parle d’arc-en-ciel et si tu ne vois pas le lien entre les deux, c’est pas grave, je m’en charge.

N’essayez pas de vous fondre dans le moule, nous sommes tous différents. Cultivez votre différence, elle vous fera sortir du lot.

C’est par cette petite phrase que j’avais commencé mon livre sur l’autoédition. L’idée d’écrire un livre sur la confiance en soi et sur les zèbres notamment, me démangeait à l’époque. D’abord parce que je pense que beaucoup d’auteurs sont zèbres. Ensuite parce que je pense que beaucoup de zèbres manquent de confiance en eux. Et beaucoup d’auteurs aussi du coup, pas forcément que des zèbres, mais tous ceux qui font un métier d’artiste, dont le résultat est soumis à l’appréciation d’un public, doivent cruellement manquer de confiance en eux.

De toute façon, soyons honnêtes, le manque de confiance en soi, c’est le mal des années 2010. C’est comme si on venait tous de découvrir qu’on n’avait pas confiance en nous, que tout à coup l’information fonçait sur le devant de la scène, comme une nouvelle mode et que tout le monde devait travailler sur le sujet.

J’avais donc prévu d’écrire deux livres : un pour les zèbres pour commencer. D’abord parce que la plupart des livres que j’ai lu qui concernaient les zèbres m’ont dérangé sur plusieurs aspectes, notamment par le fait qu’ils n’étaient pas écrits par des personnes elles-mêmes zèbres, mais plutôt par des psychothérapeutes qui traitent des zèbres dans leur quotidien, ensuite parce que ces livres parlent souvent de la même chose. Ils parlent souvent des zèbres qui sont des génies, qui sont dans le haut du spectre, qui sont clairement des superhumains avec des superpouvoirs. Sauf que cette vision a complètement déformé la définition du terme « surdoué ». On imagine que des génies maintenant quand on pense aux surdoués, on imagine les calculatrices humaines, les hackers de la NASA, les gens capables de résoudre des équations que personne n’avait jamais résolu avant eux. Ces génies sont des zèbres, bien sûr, mais ils sont une infime partie de la totalité des zèbres. Cette vision des surdoués, vu comme des génies, est justement responsable du fait qu’autant de zèbres s’ignorent, se disant en premier lieu « mais non je ne suis pas surdoué, je ne suis pas intelligent ». Et par « intelligent », ils entendent « génie », ils entendent « capable de résoudre des équations complexes de tête en moins de deux secondes ».

Une autre des raisons qui font que certains de ces livres m’ont dérangé, c’est qu’ils parlent du zèbre comme de quelqu’un de dépressif, de malheureux, comme s’il n’allait jamais trouver le bonheur, à part en se forçant, jour après jour. Est-ce que le zèbre est voué à être plongé dans des abysses sans fond jusqu’au restant de ses jours à cause de la manière dont fonctionne son cerveau ?

Absolument pas.

J’avais donc envie d’écrire un livre qui traite des zèbres, mais des zèbres de tous les jours. Ceux qui ne sont pas des génies, mais qui se sentent quand même incompris. Ceux qui ne font pas des métiers qu’on qualifierait d’exceptionnels, mais qui ont essayé de se fondre dans le moule. Ceux qui vivent avec toutes les imperfections d’un être humain, mais qui ne se sentent pour autant pas à leur place. Les zèbres de la masse. Ils ne sont pas hauts dans le spectre, mais ils sont nombreux et ils ressentent toutes les caractéristiques des zèbres, ils les expérimentent toutes, ils les vivent, ils sont transpercés par elles, tantôt ils en souffrent, tantôt ils en sont heureux. Ils cherchent leur place, ces zèbres. Parce qu’être atypique dans une société typique, ce n’est pas tous les jours simple.

Puis il y avait ce deuxième livre que je voulais écrire, sur le sujet de la confiance en soi. Je suis intiment persuadée qu’il y a quelque chose qui se passe quand on est enfant, qui vient briser notre confiance en nous. Parce qu’avant nos dix ans, par exemple, on est capables de danser nus sous la pluie, au milieu de la rue, sans avoir honte, sans se poser de questions, sans se mettre de barrières. La peur du regard des autres, d’être différent, nous est complètement étrangère. C’est le moule de la société qui vient se poser, celui que nos familles, nos professeurs et la société viennent nous imposer. Parce qu’arrive un jour où tous ces gens estiment qu’on doit « grandir ». Et ils ont une idée très précise de ce que ça veut dire « grandir ». Ça veut dire faire comme tout le monde, tout simplement. Et quand ces grandes règles standardisées commencent à s’imposer à nous, pour nous plonger dans un moule tout petit, tout étroit, on commence à se brider soi-même. On commence à avoir peur du regard des autres, on commence à questionner ce qu’on pense, on commence à brider son imagination, à brider notre capacité à rêver. On en vient à modifier notre voix intérieure, celle qui nous permettait de repousser les barrières. Maintenant, elle est la petite voix qui nous dit « mais si tu fais ça, ils vont penser ça et ils vont se moquer de toi et… ».

On grandit.

C’est triste de grandir.

Et notre confiance en nous s’effiloche à mesure que les années passent. L’adolescence est sûrement la pire période pour la confiance en soi, les jeunes n’ont jamais été aussi rudes les uns envers les autres qu’aujourd’hui. Nous vivons une époque où il faut absolument afficher sa confiance en soi extérieure, que ce soit aux autres dans la vraie vie, ou sur les réseaux sociaux où tout doit être parfait, la photo fantastique, pas un bourrelet, un sourire Colgate Blancheur au rendez-vous et un texte qui vient cracher tout le bonheur que vous ressentez à la figure des autres. Et pourtant, la confiance en soi intérieure, la vraie confiance en soi, celle qu’on se donne à soi-même, celle qui nous permet de prendre des risques, de faire des choses atypiques, celle-ci a l’air d’avoir déserté nos vies.

Je voulais faire deux livres. Il n’y a pas si longtemps, j’étais persuadée qu’il y avait deux sujets à traiter : les zèbres et la confiance en soi.

Aujourd’hui, je crois qu’il n’y a qu’un sujet à traiter. Je crois que les zèbres sont bien plus nombreux qu’ils l’imaginent et je crois qu’ils ne correspondent pas spécifiquement à une couche de la population qui a un QI avec un score de plus de 130. Je crois que quand je parle des zèbres, j’ai envie de parler de toutes ces personnes qui ne se sentent pas à la place dans la société, qui n’ont pas trouvé leur besoin d’appartenance, qu’on trouve au niveau 3 de la pyramide de Maslow. Ils ne se sentent pas à leur place, ils ont peur de chaque pas, d’être jugés, qu’on leur fasse des remarques, ils ont peur de mal faire. Ils cherchent le standard à chaque fois, ils vont poser les questions existentielles de leur vie à internet, pour laisser les autres prendre les décisions à leur place. Parce que les autres ont l’expérience, n’est-ce pas ? Ils savent quoi faire. Alors qu’eux, ils sont totalement perdus.

Ils n’ont pas confiance en eux.

Ils n’ont pas confiance dans leur décision.

Ils ont remis leur vie dans les mains des autres, de leurs regards et de leur jugement.

Je ne crois pas que ces sujets concernent uniquement les zèbres. Je crois qu’ils concernent une couche de la population bien plus importante.

Je crois que le monde a tendance à vouloir nous mettre dans des cases, pour nous standardiser, pour nous dire « toi tu appartiens à telle catégorie de gens ». Zèbre est une catégorie comme bien d’autres. C’est une case, pour qu’on puisse repérer où on se situe dans le grand spectre des personnalités humaines. D’ailleurs, vous savez combien il existe de tests de personnalité, toujours pour pouvoir vous catégoriser ? Un sacré paquet. Si on prend le plus populaire, il existerait 16 personnalités et on doit forcément pouvoir vous caser dans l’une d’entre elles.

J’en ai marre des cases. C’est comme si, une fois qu’on nous avait mis dans cette petite case, on était obligé de s’y cantonner, qu’on ne devait pas sortir du nouveau moule qu’on nous a donné. La pression est souvent forte sur les zèbres à ce sujet, parce que le reste de la population s’attend à ce que nous soyons extrêmement intelligents, vivaces, observateurs comme jamais. Nous sommes supposés retenir le moindre détail, se souvenir de codes à 12 chiffres qu’on nous a donnés il y a vingt ans. Comme si on n’avait pas le droit de sortir de cette case, pour aller en visiter d’autres.

Je ne veux plus de cases.

Nous sommes tous différents et nous avons tous certains points en commun. Parlons de ces points, de ces traits de caractère. Parlons de nos difficultés, parlons de ces situations où on ne se sent pas à notre aise.

Mais cessons avec les cases. Elles sont comme les murs d’une prison dans laquelle nous nous enfermons et qui vient étouffer notre créativité.

Parlons juste de nous. Parlons de qui nous sommes. Parlons de la palette vive de nos émotions, parlons de nos multiples personnalités, des voix dans nos têtes, parlons des points de vue qui se percutent dans nos crânes, des souvenirs qui viennent s’imposer à nous au pire moment. Parlons des arcs-en-ciel, parce que c’est comme ça que je nous vois.

Ce livre est bientôt finalisé et j’ai hâte de vous le présenter. Ils parlent de tous les arcs-en ciel que j’ai rencontrés dans ma vie.

Illustration par la merveilleuse @blandine.pouchoulin